De la précarité au « précariat »
Etymologie du mot : du latin precarius (même famille sémantique que prier) : ce qui est obtenu par la supplication. Donc, qui n’est pas assis sur le droit, et qui peut être révoqué à tout moment. C’est cet aspect de non durabilité qu’a gardé le vocable de nos jours. Est précaire ce qui n’est pas pérenne, permanent, solide, stable. Un anthropologue vous dirait que la précarité est l’une des caractéristiques de l’homme et de sa vulnérabilité, corrélée avec la notion de risque. Mais, ce n’est pas de cette précarité que je vais vous parler.
En sociologie économique le terme définit de plus en plus un des éléments de la condition ouvrière (la moitié des salariés se sentent aujourd’hui sur un siège éjectable !) et même une sous-classe parfaitement identifiable qui répond aux structures de l’économie néo-libérale. Nous sommes loin des aléas et des incertitudes qui font partie de la loterie de la vie ! La précarité est devenue le lot de millions de personnes, ce qui permet à des sociologues, comme R.Castel, de nommer cette nouvelle réalité « le précariat » (néologisme qui contracte précarité et salariat). On ne peut comprendre la précarité qu’à partir des rouages de l’économie. Leurs liens sont de nature structurelle.
Comment en est-on arrivé là ? De façon schématique je vais évoquer –surtout pour ceux qui ne sont pas élèves des classes prépas HEC- l’évolution du capitalisme dans la deuxième moitié du XXe siècle, et en particulier vers les années 70 (à peu près quand vos parents avaient votre âge !).
Le
capitalisme britannique ou anglo-saxon
Ce qui
le caractérise c’est la recherche du profit à court terme.
Le marché joue le rôle central et
l’Etat, un rôle minimum. Le financement se fait par
La pérennité de l’entreprise n’est
pas un objectif premier, puisque elle-même est considérée comme un bien
marchand qui se vend et s’achète.
La main-d’œuvre, par définition,
doit s’adapter aux aléas de l’économie, mais, compte tenu de la force des
syndicats britanniques, d’une part, et, d’autre part, de la longue occupation
du pouvoir par les travaillistes, le système de protection sociale reste assez
développé .
Le
capitalisme allemand ou rhénan
Se
caractérise par la création de grands groupes, souvent des entreprises
familiales.
Qui sont financés par des Banques
auxquelles les entreprises sont liées par des engagements à long terme.
Les syndicats, très bien
implantés, participent à la gestion de l’entreprise –ce qu’on a appelé la
cogestion-, et le tout fonctionne sous la garantie de l’Etat (tradition depuis
Bismark).
C’est l’économie sociale de
marché, modèle de la social-démocratie, avec un système de prise en charge
sociale très efficace.
En trois mots, c’est la pérennité
de l’entreprise, la qualité des produits manufacturés et la concorde sociale.
Et
Pour
avoir vécu les évènements de Mai 68 et les accords de Grenelle, je peux
affirmer que la situation sociale n’était pas un petit paradis sur terre, mais,
quand on regarde rétrospectivement 40 ans après, on comprend qu’on a basculé
dans un autre monde, où la précarité et « l’insécurité sociale » sont
devenues les maîtres mots.L’équilibre relatif qui s’était établi entre
prospérité et justice sociale, croissance et redistribution, marché et Etat a
été rompu !
Le
néo-libéralisme ou capitalisme financier
Que
s’est-il passé ? Comment est née cette nouvelle société ? Beaucoup de
facteurs y ont contribué. Dans ce court exposé je ne peux que faire mention du
développement de l’individualisme, de la disparition du bloc des pays
communistes, du dépérissement de la notion de « bien commun » ou de
l’abandon des idéologies.
Je m’attarderai davantage sur ce
qu’on a appelé « la révolution conservatrice » promue essentiellement
au cours des années 80 dans deux pays, Les EE.UU. et
-
Ronald Reagan,
président américain de 1981 à 1989, qui met fin au New Deal instauré par Roosevelt et
-
Margareth Thatcher, premier
Ministre britannique de 1979 à 1991.
Ces deux personnages, qui se
retiraient de la scène politique à peu près quand vous êtes nés, personnifient
le nouveau capitalisme qu’on nomme le néo-libéralisme. Qu’est-ce qui le
caractérise et pourquoi peut-on le considérer comme l’accoucheur du
précariat ?
C’est
le triomphe du capitalisme anglo-saxon et des économistes ultra-libéraux de
l’Ecole de Chicago.
Leur leitmotiv : «
laissez faire l’économie » qui est capable de s’autoréguler toute seule.
Réduction du rôle de l’Etat :
« l’Etat n’est pas la solution, mais le problème », proclame Reagan
en 1981.Et M.Thatcher lui répond en écho : « Il n’y a pas d’autre
choix possible…que de libéraliser le marché ».
Priorité absolue à la concurrence
et à l’initiative privée.
Privatisation de tout ce qui peut
s’acheter et se vendre, y compris les services publics.
Dans un tel système les salariés,
considérés comme un simple moyen de production et même comme une charge,
peuvent être licenciés à tout moment, et l’Etat-providence est fortement
critiqué comme étant un frein pour l’économie. Evidemment ce système ne peut
qu’être générateur de fortes disparités sociales. Et, c’est là que nous retrouvons
le fil de notre histoire : la précarité.
Dans le
cadre de cet exposé je ne peux qu’évoquer quelques aspects de ce nouveau
capitalisme qui va provoquer, comme corollaire, la dérégulation générale et la
précarité systématisée :
A marche forcée, poussé par les
nouvelles possibilités de l’informatique et la connexion des Bourses, notre
monde s’est engagé sur la voie des déréglementations du droit du travail et du
démantèlement des protections sociales. Sous couvert de lutter contre
l’inflation, les salaires ont été déconnectés de la productivité du travail et
ont entamé une dégringolade de 10 points de la valeur ajoutée : on
s’accorde à dire qu’en 20 ans, dans le partage de la richesse produite, par
rapport à la situation des années 70, le capital a gagné 10% de plus que ce qu’engrangeait
avant.
Au niveau de l’emploi, alors que
la courbe de la rémunération financière augmentait, celle du chômage suivait
aussi dans la même proportion. La clé d’explication de la précarité est
là : plus de dividendes pour les actionnaires c’est moins de revenus pour
les salariés et pour la protection sociale.
J’aurais
pu traiter directement le sujet de la
précarité sous l’angle social et humanitaire, comme le font en général les
divers médias, mais quelles que soient, par ailleurs, nos convictions personnelles,
on a le devoir de chercher à comprendre comment les choix économiques marquent
notre vie sociale individuelle et collective.
Etat
des lieux de la précarité
Après
ces considérations un peu abstraites descendons sur la palestre de la réalité
sociale.
Les chiffres que je vais vous
donner constituent un agrégat de données diverses, qui, prises dans leur
ensemble, donnent un véritable aperçu général de la précarité en France. Chacun
d’eux considéré seul n’est pas
significatif, puisqu’ils se recoupent et s’imbriquent pour former un tout.
Une autre remarque préliminaire,
c’est qu’il en va des chiffres comme de l’image : on peut être tenté de
leur faire dire plus ou moins que ce qu’ils signifient. On doit, par
conséquent, les commenter, les interpréter et les mettre en perspective.
Travail
-
2 millions de chômeurs
( 8%) recensés dans la catégorie 1 du classement INSEE, qui en compte huit (en
fonction de la disponibilité des personnes inscrites et du type de poste
recherché), ce qui fait un total d’environ 4 millions.
-
1,4 million de
travailleurs à temps partiel subi et qui souhaiteraient travailler davantage.
-
Une femme salariée sur
trois est employée à temps partiel (moyenne de 23h/semaine).
-
22% des jeunes de
moins de 25 ans sont au chômage et 41% de ceux qui travaillent ne se satisfont
pas « des petits boulots » qu’ils sont obligés de réaliser.
-
Les statistiques de
l’INSEE pour 2007 comptent 19,8 millions d’emplois en CDI et 3,1 millions en
CDD : contrat précaire, intérim, stages…Mais, depuis quelques années deux
nouveaux contrats d’embauche sur trois concernent des emplois précaires.
-
En 2008,
-
5 millions de
personnes occupent un emploi non qualifié, soit une sur cinq.
Logement
-
D’après le dernier
rapport de
-
Près de 3millions des
personnes sont confrontées au « mal logement » : insalubrité,
manque de confort sanitaire, de chauffage…
-
Sur les 1.300.000
demandes effectuées en 2006 aux organismes du secteur Hlm seulement un tiers
ont pu être satisfaites.
-
Près de 6 millions, en tout, connaissent, par
conséquent, une situation précaire du logement
Santé
-
Selon l’enquête IPSOS
réalisée pour le Secours Populaire en
septembre 2008, 39% des français ont déjà retardé ou renoncé à au moins un soin
en raison de son coût.
-
-
5 millions de français
(soit, 8%) ne peuvent pas se payer une complémentaire santé.
-
Une famille sur trois
ne peut jamais partir en vacances
Nourriture
-
30% de la population
déclare (sondage IPSOS pour le SP) ne
pas avoir les moyens pour disposer d’une alimentation saine et équilibrée, et
même 3% disent ne pas avoir fait un repas complet dans les deux dernières
semaines.
-
Il n’est pas étonnant,
par conséquent, que la distribution alimentaire soit devenue l’une des
activités premières d’un certain nombre d’associations qui assurent la survie
des personnes de plus en plus nombreuses qui frappent à leur porte. 2 chiffres
pour avoir une idée de grandeur : le Secours
Populaire de
Cet
ensemble de chiffres un peu hétéroclites donne un aperçu de la diversité des
situations que recoupe l’état de précarité et l’importance du problème qui
touche, aujourd’hui, un tiers de la société. Cela va bien plus loin que la
définition stricte de la pauvreté mesurée par les statistiques de l’INSEE, qui
en 2006 comptait en France 8 millions de pauvres, soit 13,2% de la population,
selon les critères de Eurostat : est pauvre celui qui doit vivre avec
moins de 60% du revenu médian, qui en France était de 1450 euros. Le seuil de
pauvreté se situait, donc, à 880 euros/mois pour une personne seule.
Ce chiffre est intéressant, parce
qu’il montre que le degré de pauvreté se mesure à l’écart entre les personnes
défavorisées et la moyenne des citoyens. Mais, il est arbitraire et ne traduit
pas le ressenti des victimes : en
effet, quand on demande aux français qui est pauvre, ils situent la frontière
un peu au-dessus de 1000 euros.
Des hommes, des
femmes, des enfants en chair et en os
Au-delà des chiffres je vois les personnes que je côtoie à travers l’action humanitaire :
1) Une humanité qui souffre et qui vit dans l’angoisse, qui
se bourre de barbituriques pour dormir.
Qui n’a pas les moyens de se faire soigner convenablement (lorsqu’un homme est
chômeur de longue durée, au bout de 5 ans, il a trois fois plus de risques de
mourir qu’un actif !).
Qui ne peut assurer aux enfants des conditions dignes de vie et d’éducation.
Qui connaît la faim, le froid, le manque d’hygiène….
2) Une humanité méprisée et humiliée par la société qui l’entoure. Je vois des gens qu’on cherche à rendre responsables de leur malheur, parce qu’ils n’ont pas été assez forts, assez performants. Souvent vous entendez dans votre entourage proche des jugements qui voudraient faire passer les pauvres pour des profiteurs qui ne font pas l’effort de s’en sortir, et qui, de plus « coûtent cher à la société » !
Le XIXe siècle avait crée le lien entre « vagabond » et « délinquant ».
Le XXIe siècle, entre précaire, exclu, assisté et profiteur.
3) Une humanité qui ne peut pas se projeter dans l’avenir : des centaines de milliers de jeunes qui « galèrent » avant de trouver un emploi stable, prolongent leur séjour chez papa et maman et hésitent à se lancer dans la vie adulte à travers la création d’une famille. Des lycéens qui ne croient plus que l’école puisse leur servir de tremplin social. Des parents englués tout simplement dans la recherche du pain quotidien et de la survie à court terme.
4) Une humanité d’exclus qui se désocialisent progressivement, puisqu’il n’y a plus de place pour eux dans les relations d’interdépendance des divers groupes qui constituent une société. Selon Durkheim, ce qui fait le lien social, c’est que tous les individus, quelle que soit leur place, puissent occuper une position qui, d’une part, leur apporte un statut et une protection élémentaire et, d’autre part, le sentiment d’être utile à la société. Or, comme le constatent tous les professionnels sociaux, les pauvres souffrent avant tout d’une perte de l’image et de l’estime de soi. En état de grande précarité, la personne se sent d’une vulnérabilité totale et complètement nulle devant le regard dévalorisant des autres. Nous atteignons là le degrés zéro de la vie en société.
La réponse des politiques
Depuis trente ans que dure l’apparition du chômage de masse, il y a eu des alternances entre la gauche et la droite. Certes, on doit reconnaître des nuances dans le traitement de ce cancer social : la gauche ayant poussé plus loin le souci des « emplois aidés » ou subventionnés pour venir en aide à telle ou telle catégorie de chômeurs, et, en particulier, à celle des jeunes de moins de 25 ans. La droite n’a pas pu faire moins que de les proroger tant bien que mal. En revanche, conformément à son programme elle est en train de procéder à une déréglementation au Code du travail et d’accorder une plus grande flexibilité au patronat.
Mais, dans l’ensemble, une certaine fatalité devant la montée du chômage et de la précarité les réunit : tellement dans la doxa néo-libérale l’économie a fini par dévorer la politique !
Donc, toutes les deux vont se contenter de gérer le chômage et, comme c’est un argument électoral de poids,
d’essayer de le faire diminuer, même, parfois, en jouant sur les statistiques.
Dans toute la panoplie de mesures adoptées pendant cette période, je vais passer à pieds joints sur les « emplois jeunes », les contrats aidés (290.000 en 2008) et les allégements des charges sur les bas salaires pour m’arrêter sur le RMI et le RSA.
Le RMI
Le revenu minimum d’insertion (RMI) a été créé par la loi du 1/12/1988, sous le gouvernement Rocard, et votée par la gauche et par une forte proportion de députés de droite.
Le RMI est financé par les Conseils Généraux et concerne les
plus de 25 ans qui disposent d’un niveau de ressources inférieur à un plafond
défini par la loi. Son montant est actuellement de 448 euros/personne seule et
de 672, pour un couple, somme qui se calcule de façon différentielle, compte
tenu des autres ressources. Il est compatible avec d’autres droits sociaux,
comme
Il vise à insérer dans le monde du travail les personnes le plus en difficulté, puisque l’obligation essentielle du « rmiste », c’est de conclure dans les trois mois après son inscription un contrat d’insertion avec l’ANPE.
Entre 2004 et aujourd’hui le nombre de personnes bénéficiant du RMI a oscillé entre 1.200.000 et 1.300.000.
Les populations concernées sont les universitaires diplômés sans travail, les salariés entre deux périodes de CDD ou d’intérim, les mères célibataires…
Pour ces personnes le RMI apporte un statut minimal de reconnaissance sociale, mais il s’est avéré très peu efficace au niveau de la réinsertion professionnelle par manque de moyens d’accompagnement.
Un autre défaut congénital c’est « l’effet de seuil », qui décourage les « rmistes » de chercher un boulot, souvent à temps partiel et peu rémunérateur, parce qu’ils perdent automatiquement tous les droits inhérents au RMI. C’est pour cela qu’on l’a appelé « une trappe d’inactivité » !
Le RSA
Pour pallier ces inconvénients le gouvernement Fillon est en train de mettre en place le RSA ou revenu de solidarité active. A noter qu’il figurait sur le programme de campagne de Ségolène Royal !
Inventé par M.Hirsch (ancien président d’Emmaüs), nommé Haut Commissaire aux solidarités actives par N.Sarkozy.
Remplace le RMI et l’API (allocation de parent isolé). Permet
de garder une partie des aides, en cas de reprise du travail, et, par
conséquent, devrait être plus incitatif à la recherche d’emploi, puisqu’il
permet de cumuler salaire et allocations, dans la limite de 62%, c'est-à-dire
que chaque fois qu’une personne gagne 100 euros de plus par son travail, les
aides ne puissent pas diminuer de plus de 38 euros.
D’après son créateur environ 700.000 mille personnes devraient passer au-dessus
du seuil de pauvreté (rappel : 880 euros).
Au-delà des controverses sur son mode de financement, le RSA bénéficie d’un a priori favorable, mais des critiques
fortes apparaissent déjà :
- Tout comme son prédécesseur, le RMI, il sera d’une efficacité relative concernant l’insertion par le travail
- Il va inciter les employeurs à maintenir les petits salaires et les emplois à temps partiel, puisque l’Etat apportera le complément
- Il risque de créer des distorsions fortes avec les salariés payés au SMIC, ce que conteste vivement M.Hirch qui affirme que les salariés modestes percevront également un complément de revenu de solidarité active. Accordons-lui crédit, en attendant de vérifier sur les faits, quand le RSA sera en place.
N.B. : le montant du salaire minimum interprofessionnel (SMIC), pour 35 heures hebdomadaires, est de 1321 euros brut (taux horaire de 8,71), soit 1037 euros net. En 2006, 15% des salariés du privé étaient payés au SMIC, ce qui fait un total d’environ 3 millions.
La grande peur que l’on peut avoir, c’est que le RSA ne devienne un cache-misère de plus, tant que le système continuera de produire des emplois paupérisants.
Devant le constat de tant d’impuissance de la part des hommes politiques –je dirais, de la société tout entière- nombreux sont ceux qui sombrent dans le fatalisme. N’y aurait-il, donc, rien à faire pour lutter contre la précarité ?
Le modèle danois et la flexi-sécurité
Avides de solutions rapides, certains hommes politiques lorgnent du côté des pays scandinaves, et, en particulier, du modèle danois qui, de l’avis général, rend possible l’oxymore de la « flexisécurité » ou la conciliation des contraires, qui sont : la flexibilité pour l’employeur et la sécurité pour le salarié qui perd son emploi. L’efficacité économique et la solidarité se donnent la main !
D‘un mot simple la franco-norvégienne Eva Joly disait du système danois : « il ne laisse personne au bord de la route ». Essayons de le résumer en quelques mots :
Au Danemark, l’Etat garantit les droits fondamentaux de chaque individu. Les collectivités territoriales et les syndicats forts puissants s’impliquent dans l’application de ces droits.
Le financement est assuré par l’impôt sur les personnes (pouvant aller jusqu’à 80% des revenus !) et sur les entreprises, qui permet de maintenir une protection sociale inégalée au monde entier.
Quelques exemples : tous les jeunes disposent d’une somme minimale et les étudiants d’un salaire, à condition de ne pas habiter chez les parents. Un chômeur voit garanti son salaire intégral pendant un an, et un peu inférieur pendant 4 ans. La formation scolaire et la formation professionnelle tout au long de la vie sont très performantes : il est courant que des gens travaillent à temps partiel choisi et continuent de se former.
Celui qui perd son travail va être accompagné dans sa recherche d’emploi, ce qui fait que « les périodes de chômage sont davantage des périodes de transition que de drame » (D.Méda). Normalement, suite à un tel encadrement, les périodes de « non emploi » vont être de courte durée.
En échange de quoi la flexibilité pour les employeurs est presque totale.
Evidemment on ne peut opérer une translation en France du système danois, tellement le mode de fonctionnement de nos sociétés est divergent. Ce n’est pas dans notre idiosyncrasie !
Mais il garde la force d’un modèle : si l’avenir est fait de mobilité, de capacité d’adaptation aux nouvelles technologies, de nécessité de formation permanente, nos sociétés devront trouver les moyens pour assurer à chaque individu un statut qui soit un compromis entre mobilité et sécurité, une « protection sociale » lors de tous ces changements. Ce que R.Castel appelle « une nouvelle sécurité sociale professionnelle ». En un mot, la disparition de la précarité et de la pauvreté qui mettent en péril des millions de personnes et même la cohésion sociale.
L’humanitaire : réponse de la société civile
Elle est massive. Je ne saurais vous donner un chiffre précis, mais, si on additionne l’ensemble des associations, cela se compte en centaines de milliers de « bénévoles ». Certaines sont anciennes, comme le Secours catholique, l’Armée du salut ou le Secours populaire. D’autres, plus récentes, comme Médecins du monde ou les Restos du cœur. Elle est si massive qu’elle est accusée par certains de servir de caution au pouvoir politique qui, de ce fait, ne prend pas les décisions qu’il faudrait. Elle sert, en quelque sorte, de sous- pape de sécurité pour le système, au risque de nous faire ressembler de plus en plus à la société américaine qui est, à la fois, la plus discriminante et la plus compassionnelle qu’on puisse imaginer. Critique recevable, qui met en évidence la situation paradoxale de notre société : d’un côté, on ne croit plus à l’action des politiques et on cherche à panser les plaies par une action directe et immédiate et, de l’autre, on prend conscience qu’il ne peut y avoir de solution qu’en jouant sur les structures sociales.
C’est une lapalissade que de dire que toutes ces associations répondent à l’urgence de la situation en apportant une aide matérielle, chacune, si l’on peut dire, selon sa spécialité : nourriture, logement, santé, insertion, culture, aide aux enfants, etc. Nous pourrons en reparler lors du débat.
Mais, ce sur quoi je voudrais insister, c’est que de plus en plus d’associations –et en tous cas, les plus importantes- essayent de prendre en compte la totalité de la personne qu’on accueille, qu’on réconforte, qu’on respecte, parce qu’elle est dotée de la même dignité que nous .Il s’agit de l’appréhender dans la globalité de ce qu’elle est et de ce qu’elle vit. Ces gens à qui on apporte une aide d’urgence, savez-vous de quoi ont-ils besoin, en premier ? D’être écoutés et respectés comme des personnes !
Un autre changement très positif par rapport à une approche dépassée de l’action humanitaire, c’est de penser que ces gens sont capables de se mettre debout, qu’ils ont des ressources et des richesses intérieures insoupçonnées et qu’on doit agir en partenariat avec elles. Faire que ces gens redeviennent acteurs de leur vie.
A ce propos, l’association qui se distingue le plus, c’est ATD quart monde qui n’apporte aucune aide matérielle, sa devise étant de « ne jamais faire à la place de », mais accompagne seulement les personnes dans les démarches qu’elles seraient incapables de mener seules.
L’humanitaire n’est pas synonyme de « faire la charité », mais considérer que la grande pauvreté est une violation des droits de ces personnes. C’est lutter contre l’injustice qui est faite aux pauvres.
Aide matérielle, mais surtout volonté de modifier les structures de la société : ATD, avec d’autres, a œuvré, par exemple, à la préparation de « la loi d’orientation relative à la lutte contre l’exclusion » de 1998, qui a instauré, entre autres, la couverture maladie universelle (CMU). Des pauvres qui sont membres du mouvement ont siégé au Conseil Economique et Social et ont participé à l’élaboration du texte.
Une autre loi qui doit beaucoup à l’action des associations est la loi DALO (droit au logement opposable), qui se met en place actuellement avec tant de difficulté : une chose est de faire des lois, et une autre, de les faire appliquer !
Nous côtoyons des exclus qui n’ont pas de toit, pas de travail, pas de quoi se nourrir ou se soigner, et surtout qui sont socialement muets : c’est aux associations humanitaires de porter dans notre société la voix de ceux qu’on n’entend jamais.
Conclusion
En 1979 le philosophe allemand Hans Jonas opposait la rationalité écologique à la croissance effrénée de l’économie dans son livre « Le principe responsabilité ». Trente ans après, nous commençons à peine à prendre conscience de la planète dévastée que nous risquons de léguer aux générations futures.
Combien d’années seront nécessaires pour comprendre que la rationalité sociale est, elle aussi, menacée ?
Peut-être que la profondeur de la crise du capitalisme que nous traversons va nous pousser à changer d’orientation : l’Histoire montre que souvent l’Humanité avance moins par sa capacité de sagesse que par les coups de pied que lui assène la réalité.
J’espère par mon intervention y avoir un peu contribué.
Quelques citations
_ « Là où des hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de l’homme sont violés. S’unir pour les faire respecter est un devoir sacré »
(Texte de J.Wresinski, gravé sur le parvis du Trocadéro, à
côté de
- « Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires »
(Extrait de l’article 25 de
- « Cette promotion décomplexée du meilleur, du plus malin, du plus fort ou du plus cynique s’appuie sur une interprétation de l’histoire humaine bien plus dangereuse qu’on ne l’imagine. Elle fait fi des traditions humanistes et des sagesses. Tout en promettant une meilleure croissance économique, elle accélère – sans même s’en rendre compte- le processus de « décivilisation ». Elle atomise les sociétés pour mieux assurer, dit-on, leur « prospérité ». C’est un jeu de dupes. Oui, malheur aux perdants ! Tel est bien le message implicite. Les grandes cultures, à commencer par l’humanisme occidental, avaient de bonnes raisons de vouloir corriger, civiliser, limiter le principe même de la compétition. Ce n’est plus le cas ».
(Jean-Claude Guillebaud, écrivain)
- « Vous voici, que mon Père a reconnus. Recevez l’héritage du Règne qui vous est réservé depuis la fondation du monde.
J’avais faim. Vous m’avez nourri. J’avais soif. Vous m’avez donné à boire. J’étais un étranger. Vous m’avez ouvert votre porte. J’étais sans vêtements. Vous m’avez vêtu. J’étais malade. Vous avez veillé sur moi. J’étais au cachot. Vous êtes venus me voir…..Croyez-en ma parole, chaque fois que vous avez agi de la sorte avec le plus petit de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait »
(Evangile de Matthieu, 25, 34-40)
Bibliographie, voici
quelque références :
* "Non à la précarité", Pierre CONCIALDI. Coll. En clair MANGO.Avril
2007
* Chômeurs et précaires au coeur de la question sociale". Coll. La Dispute.
2004.
* "Le salarié de la précarité". Serge Paugam. Coll. Quadrige/PUF.Octobre
2007.
* "Repenser la solidarité" Collectif sous la direction de S.Paugam.
PUF. 2007
* "La france des travailleurs pauvres". Denis Clerc. Ed.Grasset.
Sept. 2008
* "L'insécurité sociale"; Robert Castel. La république des idées-Seuil.
Octobre 2003.
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